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UN BEAU CADEAU D'ADIEU
Chez Lotus, depuis 1975 l'Esprit
hante le catalogue de la firme de Ketteringham Hall. Elle aura tout
connu, tout vécu. Les périodes difficiles de la marque,
le succès dans les films, les différents repreneurs,
la compétition, des moteurs atmosphériques, turbocompressés
Mais dans tous les cas, la Lotus Esprit reste un cas à part
dans les GT hautes performances jusqu'en 1996, puisque un "
simple " quatre cylindres l'animait. En 1996, les ingénieurs
de Lotus ont conçu un V8 modulaire qu'il vont glisser sous
le capot arrière de la belle anglaise. Avec deux fois plus
de cylindres et 350 ch, la Lotus Esprit, qui avait déjà
un nom, a désormais marqué les... esprits !!...
Texte:
Nicolas LISZEWSKI - Photos: D.R.
Avec la Lotus Esprit, Colin Chapman s'ouvrait
les portes des GT. Après tout, cela était largement
justifié en regard des succès et du talent enregistré
en Formule 1. Mais si la catégorie GT était en ligne
de mire, pas question pour autant de remettre au placard la célèbre
théorie du gentleman de l'automobile de sport anglaise :
" the light is right ", comprenez le poids c'est l'ennemi.
La Lotus Esprit allait donc bénéficier d'un châssis
adapté et d'un moteur 2 litres quatre cylindres atmosphérique
de 160 ch. Avec son poids contenu, ses performances étaient
donc très correctes et son design dû au talent de Giorgetto
Guigiaro, alors en pleine période d'Edge Design, allait lui
conférer une silhouette à nulle autre pareille. Nous
sommes alors en 1975, année pendant laquelle votre serviteur
a émis ses premiers cris. C'est dire si la Lotus commence
à être âgée !
De 1975 à 1987,
la Lotus Esprit va connaître pas moins de 4 versions différentes,
appelées " Séries " dans le jargon des spécialistes,
et les moteurs vont se muscler considérablement. Mais si
la puissance est en hausse pour grimper à plus de 200 ch,
c'est toujours un petit quatre cylindres de 2,2 litres qui est à
l'ouvrage. Dans sa version " S4 ", la Lotus sera à
nouveau la tête d'affiche de certains films à succès
comme " Pretty Woman " ou encore " Basic Instinct
". Mais voilà, malgré toutes ses qualités,
la Lotus Esprit traîne toujours derrière elle son image
de voiture sans voix et sans moteur. Les GT françaises de
la même époque ont connu les mêmes critiques
malgré leurs deux cylindres supplémentaire. Aux abois,
Lotus Cars dont les repreneurs se succèdent au fil des ans,
étudie un V8 modulaire pour pouvoir le vendre à d'autres
constructeurs. Et quoi de plus naturel, de le glisser, pour notre
plus grand plaisir, sous le capot arrière de la Lotus Esprit
pour démontrer toutes les qualités de ce nouveau bloc
?...
DESIGN
Dès son lancement, la Lotus Esprit s'est distinguée
par un design aux lignes très plates et acérées
signé Giorgietto Giugiaro alors plein Edge Design. En 1987,
c'est Peter Stevens (auteur de la Jaguar XR15, de la McLaren F1¼)
qui est chargé de revoir et réactualiser la ligne
de la GT de Ketteringham Hall. Les boucliers avant et arrière
sont redessinés et semblent désormais totalement intégrés
à la ligne, le plastique noir a disparu et les blocs optiques
arrière sont redessinés et modernisés. Avec
la Lotus Esprit MkIV V8, les boucliers avant et arrière sont
redessinés, et reprennent le style de ceux de la Lotus Esprit
S4 2.2 ou GT3. Plus arrondis, notamment à l'avant, ils semblent
allonger outrageusement la Lotus Esprit alors que la Lotus Esprit
MkI (S1) se distinguait par des porte-à-faux particulièrement
contenus. Puisque nous sommes face à la version de pointe
de Lotus Esprit, un aileron aux dimensions généreuses
est posé sur l'arrière et gêne l'accès
au coffre, puisqu'il est fixe. De larges jantes OZ en magnesium
de 17 pouces à l'avant et 18 pouces à l'arrière
sont montées remplissant ainsi à merveille les arches
de roues. Ainsi chaussée, la plate Lotus semble s'étaler
de toute sa largeur sur le bitume. Très basse (1,150 mètres
!) et très large et plate, la Lotus Esprit V8, même
en MkIV (S4) reste aujourd'hui encore une GT hors du commun sur
laquelle tous les passants se retournent. Les bas de caisse intègrent
des prises d'air pour refroidir le V8 tapi dans le dos des occupants.
L'habitacle vous rappelle que l'Angleterre s'est fait une spécialité
des intérieurs cosy. C'est même un cocon car outre
une présentation flatteuse à l'anglaise (cuir, bois
précieux, finition¼) l'habitabilité est très
mesurée. Vous êtes séparés de votre passager
par un large tunnel central imposant sur lequel est posé
le levier de vitesses. Malgré son charme, la Lotus Esprit
V8 ne peut masquer l'âge de sa conception. Il n'y a donc aucun
espace de rangement, ni même de boîte à gants.
Au mieux vous disposez entre les deux sièges contre la paroi
du compartiment moteur d'un rangement " de secours ".
De même, les réglages de position du siège se
limite à quelques réglages minimums alors que le volant
reste désespérément fixe. Malgré cela,
la position de conduite est excellent avec le dos bien droit, les
jambes allongées et les bras légèrement tendus.
Les grands gabarits seront un peu à l'étroit. Un habitacle
plein de charme avec une présentation flatteuse, bien que
certains journalistes à l'époque étaient déçus
de la qualité de certains matériaux employés.
MOTEUR
C'est en 1979 que Lotus envisagea de monter un V8 sous le capot
de la Lotus Esprit. Mais, comme la plupart des autres constructeurs,
Lotus fut confronté à la faible endurance des transmission
pour passer le couple conséquent du V8. Renault, des années
après, avait du baisser la puissance de la Safrane Biturbo
car les transmissions cassaient et aujourd'hui encore, la longueur
de l'étude de la conception de la future Bugatti Veyron avec
ses 1001 ch est de passer le couple au sol sans casser. Puisqu'un
V8 allait être mis sous le capot de la Lotus Esprit en 1996,
il convenait de rester fidèle aux traditions de Colin Chapman
et de son intransigeance sur la légèreté. Les
ingénieurs britanniques ont donc conçu et développé
un V8 en 27 mois seulement aux cotes mesurées : 220 kg seulement
avec tous les périphériques (soit 40 kg de plus seulement
que le quatre cylindres) et des dimensions extérieures extrêmement
compactes. Avec 3,5 litres de cylindrée, ce V8 à la
distribution évoluée (24 soupapes entraînées
par 2 double arbre à cames en tête) développe
350 ch à 6500 tr/mn et 400 Nm de couple à 4250 tr/mn.
Pour y parvenir, deux turbocompresseurs Garret T25 soufflant à
0,75 bars se chargent d'administrer au V8 toute sa vigueur. Les
turbos sont refroidis par eau mais sont dépourvus d'échangeurs.
Pour optimiser le fonctionnement des turbocompresseurs, les ingénieurs
de Lotus ont étudié un vilebrequin spécifique.
Habituellement, dans les entrailles d'un V8 on retrouve un vilebrequin
" croisé ". Mais dans le cas de la Lot Esprit MkIV
V8, il est " à plat ", ce qui permet d'obtenir
des moments d'explosion à intervalles réguliers (en
degré de rotation) sur chaque cylindres. L'écoulement
des gaz d'échappement est plus homogène. Côté
boîte, c'est toujours la boîte mécanique 5 rapports
d'origine Renault qui a été adaptée. Le reproche
déjà adressé aux autres versions précédentes
des Lotus Esprit est donc toujours de mise sur la V8 avec une commande
de boîte lente et peu agréable. Avec son nouveau cur,
la Lotus Esprit MkIV V8 s'installe en tête de peloton dans
le milieu très fermé des GT hautes performances. En
effet, ses 280 km/h en pointe, alors que son aérodynamique
de base date de 30 ans, et ses 23,5 secondes au kilomètre
départ arrêté sont des valeurs peu communes
surtout en 1996. Cerise sur le gâteau, ce V8 Lotus est extrêmement
frugal puisque sa consommation moyenne oscille autour des 15 litres/100
kms, ce qui est peu pour un V8 essence biturbo. Dommage en revanche
qu'il ne donne pas plus de la voix.
CHASSIS
La Lotus Esprit MkIV V8 perpétue la tradition Lotus chère
à Colin Chapman. Un châssis tubulaire constitue donc
le châssis sur lequel est greffé une peau en matériau
composite. Les suspensions sont ancrées sur ce châssis
tubulaire avec à l'avant des doubles triangles et des jambes
élastiques avec combinés ressorts/amortisseurs. Une
barre stabilisatrice vient compléter ce dispositif. L'essieu
arrière est composé de bras transversal supérieurs,
de bras inférieurs trapézoïdal avec double leviers
transversaux et des combinés ressorts/amortisseurs. Curieusement,
les ingénieurs châssis n'ont pas jugé utile
de monter une barre antiroulis à l'arrière. Ce choix
technique se ressent dans le comportement de la Lotus Esprit MkIV
V8. Les suspensions offrent un compromis confort/efficacité
rarement atteint dans la catégorie des GT. Mais le pendant
de ce compromis est la trop grande souplesse en conduite musclée.
Dans les grandes courbes notamment, la Lotus Esprit MkIV V8 prend
du roulis. Elle reste scotchée au bitume, mais le feeling
est surprenant au départ. Avec le couple important du V8
de 400 Nm, une grosse accélération provoque également
des déhanchements intempestifs, qui, s'ils sont maîtrisés,
nous rappellent les films de série B américains de
notre jeunesse. Voilà venu le temps de ralentir cette noble
GT britannique. Pas de soucis, le freinage est puissant et suffisant.
Les quatre disques (dont ceux avant ventilés) sont pincés
par des étriers Brembo et complété par un système
ABS Kesley Hayes en remplacement de celui monté sur les Lotus
Esprit S4 2.2 qui donnait quelques signes de faiblesse sur chaussées
dégradées. La direction est assistée et reste
très directe. Elle permet de donner un bon ressenti de la
route. En usage routier, la Lotus Esprit MkIV V8 se révèle
être une agréable compagne qui vous donne un plaisir
de conduite intense sans avoir les vertèbres tassées
au bout de quelques dizaines de kilomètres. Dommage que l'habitabilité
exigu ne permette pas de reposer son pied droit, car lorsque le
rythme s'accélère, il est important de pouvoir caser
son pied droit tant dans les phases de freinage, que d'appuis en
courbes serrées.
EVOLUTIONS
Après la présentation et commercialisation de la Lotus
Esprit MkIV V8 en 1996, l'usine va tenir compte des remarques des
clients et des journalistes à partir de 1998. Les modifications
sur la Lotus Esprit V8 sont les suivantes : nouvel embrayage bi-disque
(à la place du monodisque), carter d'embrayage en acier (et
non plus en aluminium) plus rigide, implantation du démarreur
modifiée, nouvelles jantes alu, aileron arrière aux
attaches modifiées (il est fixé avec le capot moteur),
combiné d'instruments modifié (nombre de cadrans en
baisse), ABS nouvelle génération, tunnel central moins
prohéminent. En 2002, c'est l'arrêt de la production
des Lotus Esprit après 30 ans de carrière. Pas de
remplaçante à ce jour n'a été commercialisée,
et seule la Lotus Elise reste au catalogue.
ACHETER UNE
LOTUS ESPRIT V8
Comme pour beaucoup de GT au succès commercial restreint,
en acheter une quelques années après est une affaire
de¼ patience ! Une belle Lotus Esprit MkIV V8 se négocie
aux alentours de 40 000 euros. C'est certes pas donnée, mais
vu l'exclusivité de l'engin et ses qualités intrinsèques,
elle en vaut largement la peine. Et le V8 est une pure merveille
malgré une sonorité un peu discrète. L'entretien
est évidemment délicat car à confier à
un spécialiste Lotus ou un concessionnaire officiel. Or vu
le peu de spécialistes du genre sur notre territoire, il
vaut mieux y penser avant d'acheter, car si 600 km sont à
faire pour une réparation...
:: CONCLUSION
Une vraie légende vivante des GT cette Lotus Esprit ! Et
si pendant 25 ans elle a essuyé des critiques sur ses mécaniques
roturières, sa fin de carrière se termine en beauté
avec un magistral V8. D'accord, il n'est pas très mélodieux,
mais en revanche il a toutes les qualités : puissance, souplesse,
performances canons
Aujourd'hui, avec une très faible
quantité de Lotus Esprit MkIV V8 produites, il vous faudra
patienter et attendre qu'un heureux propriétaire soit obligé
de s'en séparer. Une occasion qu'il ne faudra pas manquer,
car l'Esprit est véritablement une GT charismatique et à
part dans sa catégorie...
CHRONOLOGIE
1972 : Présentation du prototype d'Ital Design au
salon de Turin.
1975 : Présentation au salon de Paris de la Lotus
Esprit MkI appelée "Lotus Esprit S1".
1977 : Dans le film de James Bond, L'Espion qui m'aimait,
l'agent secret 007 roule en Lotus Esprit S1 gadgétisée.
1978 : Présentation de la Lotus Esprit MkII appelée
" Lotus Esprit S2 " : bas de caisse redessinés,
nouveau spoiler avant.
1979 : Etude avortée d'un V8 pour la Lotus Esprit
pour cause de transmissions défaillantes.
1981 : Commercialisation de la Lotus Esprit MkIII appelée
" Lotus Esprit S3 " : moteur turbocompressé.
1987 : Commercialisation de la Lotus Esprit MkIV appelée
" Lotus Esprit S4 " : moteur 2,2 litres turbo. Design
revu par Peter Stevens.
1996 : Présentation et commercialisation de la Lotus
Esprit MkIV V8. 3,5 litres, 350 ch et 280 km/h.
1998 : Modifications sur la Lotus Esprit V8 : nouvel embrayage
bi-disque, carter d'embrayage en acier, implantation du démarreur
modifiée, nouvelles jantes alu, aileron arrière aux
attaches modifiées, combiné d'instruments modifié,
ABS nouvelle génération.
2002 : Arrêt de la production des Lotus Esprit après
30 ans de carrière. Pas de remplaçante, seule l'Elise
reste au catalogue.
CE QU'ILS ONT PENSE DE LA
LOTUS ESPRIT V8 :
"En anglaise bien éduquée, l'Esprit est une sportive
très civilisée. Lotus l'a voulu ainsi, facile, agréable,
utilisable tous les jours. En clair, vous pouvez la prendre pour
aller chercher votre pain ! Le plus dur sera d'ailleurs de vous
garer, la visibilité arrière étant très
limitée en raison de la petite lunette et de l'énorme
aileron. Sur route, le plus remarquable est son confort de suspension
: rares sont les GT offrant une telle qualité d'amortissement,
surtout lorsqu'elles sont chaussées de pneumatiques larges
au profil aussi bas ! Bien sûr, une telle définition
d'amortissement à son revers en utilisation sportive. En
courbe rapide, l'Esprit danse légèrement de l'arrière.
Sur route bosselée son museau cherche parfois le droit chemin
lors d'un fort freinage. Mais rien de gênant, elle s'accroche
toujours très bien et passe fort en virage. Petite critique
: si son ABS s'avère très efficace, ses freins n'ont
pas la puissance, ni le mordant de ceux de la Ferrari (Ferrari F355
Berlinetta NDRL)."
L'AUTOMOBILE MAGAZINE - 1996 - Lotus Esprit MkIV V8.
"Un peu rugueux au premier abord, ce
V8 s'avère très efficace ; souple et vigoureux, il
admet d'évoluer sur les plus hauts rapports à bas
régime et alerte, il se complait à être utilisé
pleinement. Dire que le comportement de l'Esprit évolue avec
ce V8 reviendrait à mentir. Bien assise sur des voies larges,
elle présente toujours des suspensions très souple,
et l'absence de barre stabilisatrice à l'arrière provoque
toujours des déhanchements assez peu habituels. Mais l'on
s'y fait et elle accroche bien le bitume. Avec cette puissance et
ce couple, l'absence d'autobloquant se fait sentir. Bon freinage
par contre avec un ABS se comportant bien cette fois-ci. Belle cure
de rajeunissement donc."
SPORT AUTO - 1996 - Lotus Esprit MkIV V8.
"A l'heure du bilan, la Lotus Esprit
ne peut que laisser perplexe. Comment se fait-il donc qu'un coupé
sportif aussi élégant, aussi performant, doté
d'un comportement aussi étonnant ne connaisse pas un succès
plus retentissant ? D'autant que, affichée au prix de 525
000 Francs, on peut dire qu'elle bénéficie sur notre
marché d'un rapport prix/prestations/équipement apparemment
compétitif. En fin de compte, le seul reproche que l'on puisse
donc sans doute lui adresser " raisonnablement ", hormis
les défauts inhérents à ce type de véhicule
et globalement lié à son architecture, réside
dans une qualité de finition et d'assemblage sans doute moins
parfaite qu'elle ne l'est chez une Porsche 911 ou une Honda NSX.
Mais pour le reste, nous ne voyons vraiment que le manque de notoriété
de la marque, la discrétion de son réseau et surtout
l'effroyable traditionalisme de la clientèle, qui ne jure
décidément que par Porsche ou Ferrari, pour tenter
d'expliquer un succès que l'on peut qualifier pudiquement
" d'estime "."
LE MONITEUR AUTOMOBILE - 10 novembre 1998 - Lotus Esprit MkIV
V8.
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