FRUIT
DE LA PASSION
Nous
sommes dans les années 70, Renault a lancé sa R5 qui connait un énorme succès
et déjà une version sportive préparée chez Alpine pointe le bout de son nez. Cependant,
2 personnes au sein de la régie imaginent un dérivé pour la compétition, sur base
de R5, autrement plus radical. L'idée suit son chemin et séduit tour à tour les
responsables de la régie. Ainsi démarre le projet Renault 5 Turbo...
Texte: Sébastien DUPUIS - Photos: D.R.
COUP
DE GENIE
Jean Terramorsi et Henry Lherm sont les 2 initiateurs du projet
R5 Turbo. Pour mener à bien leur idée ils vont convaincre les responsables
de la régie que le proto qu'ils veulent développer pour la compétition
pourrait être adapté à une commercialisation en petite série.
Leur premier cahier des charges comprend déjà les grands traits
de caractère de l'auto: Moteur turbo en position centrale, grosses jantes
et carrosserie spectaculaire... tout un programme pour la paisible Renault 5 !
Après le décès trop rapide de Jean Terramorsi, le projet
est finalement remis entre les mains de Renault Sport, dirigé à
l'époque par Gérard Larousse. Ce dernier met sur l'affaire ses meilleurs
ingénieurs dont Bernard Dudot qui deviendra plusieurs années plus
tard le père du V10 six fois champion du monde de F1... Ne bénéficiant
pas de budgets suffisants, l'équipe travaille avant tout par passion sans
compter les heures supplémentaires... et heureusement, sans quoi la R5
Turbo n'aurait peut-être jamais existé ! Le cahier des charges affiné
prévoit une maniabilité hors pair, une tenue de route efficace et
une puissance importante. La stratégie originale a cependant été
inversée à mesure que le projet prenait forme. En effet, l'équipe
élabore désormais une sportive de route qui pourrait, à moindre
frais, se muer en véritable bête de compétition. Larousse
envisage un prix de vente inférieur à 100 000 FF de l'époque...
un rêve abordable pour bien des passionnés de voitures de sport !
UN
MOTEUR TURBOCOMPRESSE
Le choix du moteur, qui par faute de moyens et de
choix est vite entendu, permet à l'équipe de gagner un temps considérable.
La R5 Turbo aura comme base le 1400cm3 Cleon déjà monté sur
les R5 Alpine et qui avec l'aide
du turbo devra développer 150 à 160ch DIN. L'utilisation d'un bloc
de petite cylindrée turbocompressé permet de garder le poids sous
la tonne. Le premier prototype roulant devra être présenté
au printemps 1978. Une petite équipe se met au travail dans les ateliers
d'Alpine à Dieppe. Le projet fait de plus en plus d'émules et suite
à la présentation de la première maquette réalisée
par Bertone, puis la seconde par Heuliez, la direction générale
voit dans cette R5 mutante un vecteur d'image important, notament pour valoriser
sa technologie Turbo. Le bloc 1400cm3 en fonte qui développe 93ch dans
la Renault 5 Alpine, voit donc sa puissance augmenter de 70% par l'adoption du
Turbo ! De fait, il est impératif de le consolider, en commençant
par ses point faibles: culasse et joint renforcés, soupapes avec guides
en laiton, manetons, villebrequin, pompe à huile... et remplacement du
carbu double corps par une injection mécanique Bosch K-Jetronic. L'allumage
est transistorisé et sans rupteur, le taux de compression est réduit
à 7:1. Enfin, le turbo retenu pour apporter le souffle requis est un Garett
T3, aidé par un échangeur air/air. Un temps envisagé, le
chassis tubulaire est finalement abandonné pour des raisons de rentabilité.
Un certain nombre d'autres options techniques tombent pour le même motif
mais qu'importe, pour le petit groupe de passionnés responsable du projet,
l'important est d'arriver à terme.
UN JOUJOU
EXTRA
Dans le développement de la R5 Turbo, le chassis de base
fortement renforcé a été à l'origine de nombreuses
solutions techniques d'avant garde. Afin de ne pas pénaliser le poids,
les ailes et le capot avant sont réalisés en polyester, le toit,
les portes et le hayon sont en aluminium, tous ces matériaux sont très
peu utilisés à l'époque, car plus couteux et difficiles à
travailler que l'acier. L'implantation du moteur à l'arrière n'est
pas non plus une partie de plaisir ! L'adaptation des renforts aura nécessité
de multiples soudures et collages de tôles en tous genres. Le prototype
conserve encore un côté artisanal qui s'éloigne des exigences
de la grande série... Pas question de faire trop de "sur mesure"
à ce stade. Un maximum de pièces vont devoir être prises dans
la banque d'organes de Renault. Premier problème pour les suspensions,
pièces maîtresses du comportement de l'auto qui seront finalement
héritées de l'Alpine A310 groupe 4. La Renault 30 TX lui lègue
sa boîte 5 vitesses. Le freinage avec ses 4 disques ventilés de grand
diamètre provient de la R17 pour l'avant et de l'A310
V6 pour l'arrière. L'examen de passage devant les dirigeants se déroule
comme prévu, malgré l'aspect encore très artisanal du prototype.
La R5 turbo dépasse largement les 200km/h en pointe et avale le 1000m DA
en moins de 28". L'accord est donné, l'aventure peut continuer.
PREMIERS
PAS EN COMPETITION
La R5 Turbo doit encore convaincre sur le terrain sportif.
Ainsi, elle fait son apparition au tour d'Italie de 1979, conduite par Guy Fréquelin.
La R5 délivre pour l'occasion 260ch à 7000trs/mn pour un poids de
900kg. Autant dire que la bête est prédisposée à des
performances hors du commun. En effet, les premier chronos trahissent la préparation
musclée: le 1000m DA est tapé en moins de 25", la 5 Turbo se
frotte directement aux Lancia Stratos et autres Porsche 935 !!! Prise d'assaut
par la foule, la Renault 5 turbo commence à faire parler d'elle dès
sa première sortie, a tel point que la première spéciale
est annulée à cause de l'emeute provoquée par ce proto Renault
Sport pour le moins original ! Dans la deuxième, Fréquelin s'offre
le 3ème temps scratch, derrière la Stratos et la 935 de 500ch !
C'est à cela que l'on reconnait les grands champions paraît-il...
Fréquelin s'offre le Scratch au Giro, ratrappant, puis dépassant
la Porsche au bout de 10km ! Jean marc Andrié, le copilote, n'en revient
pas ! Les virages s'enchaînent tellement vite qu'il doit anticiper au maximum
la lecture de ses notes ! Par la suite, le moteur montre des signes de faiblesse,
une cale de villebrequin est usée. Mais plus que tout, c'est le comportement
routier exemplaire de la R5 turbo qui laisse présager d'une belle carrière
sportive. Bénéficiant d'une excellente répartition des masses,
la Turbo se plie aux exigences de son pilote. Et même si le temps de réponse
du turbo est assez présent avant 4000 tr/mn, la 5 Turbo associe, tenue
de route, motricité, direction précise et maniabilité, freinage
et puissance. Autant de qualités qui manquaient à la R5 Alpine groupe
2. Fréquelin, alors intérrogé, pensait à juste titre
que la technologie turbo avait de beaux jours devant elle en rallye, au contraire
des moteurs atmos qui étaient plus limités en potentiel de développement.
DU
REVE A LA REALITE
Ce n'est qu'en Juillet 1978 que la clientèle
découvre, ébahie, la version civile de la R5 Turbo. Les 2 livrées
proposées sont bien dans l'air des "seventies" : rouge ou bleu,
avec intérieur assorti. L'intérieur fait effectivement autant sensation
que la ligne bestiale et massive. Ses formes et ses couleurs étonnent,
tout comme la présence du moteur derrière les sièges ! Plus
rien à voir avec la 5 GTL de madame... Pour le tableau de bord, la R5 Turbo
a récupéré une étude de style proposée pour
la R5 Alpine, mais qui n'était pas viable commercialement. Cet intérieur
sera d'ailleurs abandonné sur la Turbo 2 pour celui de la R5 "grande
série". La Turbo est belle, impressionnante et le coeur des passionné
est aussitôt conquis par ses galbes généreux et sensuels.
Pourtant, produite à raison de 5 voitures par jour à son démarrage,
il faut s'armer de patience en passant commande ! Au niveau du tarif, le cahier
des charges n'a pas pu être respecté. La Turbo est vendue près
de 150 000 FF, c'est beaucoup et peu à la fois pour ce qui va devenir une
des voitures de sport françaises les plus côtées en collection.
La Turbo2 sera elle vendue moins cher par l'abandon de pièces coûteuses
comme les portes en alu. Et il faut reconnaître que malgré les années,
la R5 Turbo conserve un sex appeal très puissant...
ARTISANAT...
D'ART
Côté coup de pub, le but est atteint et sa cote de
popularité va sérieusement profiter à l'image de marque de
Renault, bien au-delà des frontières hexagonales. La R5 Turbo est
un symbole, un mythe, une légende à travers le monde entier de par
ses succès sportifs et sa relative rareté. Par son côté
artisanal aussi. Car, force est de reconnaître que la Turbo était
sérieusement bâclée au niveau finition et qualité de
fabrication, tout rappelle à la dure réalité de ce qu'était
une Renault à l'époque... Néanmoins, tout est plus fort que
ces banales considérations d'homme moderne. La R5 Turbo n'était
pas conçue comme une "GT" mais comme une sportive, une vraie.
Aussi il suffit de décapsuler le cache moteur pour s'apercevoir que le
soin apporté au design est inexistant. Idem sous le léger capot
avant où les tubes de refroidissement du moteur et des freins sautent aux
yeux sans le moindre raffinement...
HYPER-ESPACE
En plein succès de Star Wars, la Turbo garantit elle aussi le grand frisson.
En effet, sur la route, la 5 Turbo ne fait pas semblant ! Délivrant, en
standard, 160ch pour 970kg, elle s'autorise des performances dignes des références
de l'époque: 1000m DA en 27"8, 0 à 100km/h en 6"4, 220
km/h en pointe... Avec en plus, un coup de pied au c... démoniaque lors
des accélérations. Proposant par la suite une évolution à
185ch, puis divers kits sportifs, le 1400cm3 n'en fini pas de vous siffler dans
les oreilles sa puissance peu domestiquée.
DES
SENSATIONS PURES
Idem pour la conduite. La R5 Turbo met le raffinement
de côté. Une fois le petit 1400cm3 démarré, il faut
lui laisser le temps de monter tranquillement en température. A ce moment,
rien, ou pas grand chose, ne le distingue du bon vieux Cleon qui équipait
à l'époque la R5 de Mr Tout-le-monde... Sauf qu'en appuyant plus
fermement sur la pédale de droite, on se retrouve catapulté dans
la guère des étoiles : attention, on passe en hyper-espace ! Collé
au siège, le pilote a d'autres préoccupations que d'essayer de lire
ce qu'indiquent les piètres manomètres du tableau de bord dont les
aiguilles semblent flotter avec une incertitude peu rassurante. Et dire qu'à
l'époque on disait avoir réduit au maximum le temps de réponse
du turbo ! Il est conseillé de ne pas essayer un moteur turbo actuel après
ça, sous peine de s'ennuyer fermement. Autant dire que la bestialité
de cette mécanique n'a d'égal que son manque de souplesse. En dessous
de 4000 tr/mn, la R5 Turbo se montre même plutôt molle. Mais quand
la puissance déboule, quelle pêche ! La conduite est du type ON/OFF.
Pour la ville, c'est l'enfer. En revanche pour les dépassement sur nationale,
c'est top ! La plage d'utilisation optimale du 1.4L se situe en pratique, entre
4000 et 6500 tr/mn, autant dire qu'il s'agit d'un moteur résolument sportif.
La boîte n'est pas parfaitement étagée et les trous entre
les rapports sont perceptibles. Le comportement routier est totalement bluffant
d'efficacité. En revanche, méfiance lors des réaccélérations
en sortie de virage sous peine de voir finir votre bel engin dans le décor
! Les limites sont dures à atteindre mais mieux vaut ne pas trop y jouer
car les réactions de la bête sont brutales. En tout cas, conduire
cette sportive d'anthologie reste un moment inoubliable tant elle vous propulse
dans un monde passionnant, mélant nostalgie, collection, compétition
et émotion.
ACHETER UNE RENAULT 5 TURBO
Bien peu de R5 Turbo circulent encore aujourd'hui sur nos routes... Déjà peu diffusée
durant sa carrière, beaucoup d'exemplaires ont aussi fini leur vie en compétition.
Et c'est bien là le problème ! Même si les cours varient encore entre l'abordable,
pour des modèles à refaire et le raisonnable pour les belles autos. Les versions
Turbo 2 sont moins exotiques et ont été plus diffusées car vendues moins cher.
Elles peuvent aujourd'hui se toucher à des prix plus bas. En revanche vous pouvez
vous offrir une bonne Turbo 1 en état "collector" pour le prix d'une clio RS neuve
! Enfin, les quelques très rares modèles de séries limitées, les versions "Cévennes"
et "Tour de Corse" sont quasi introuvables aujourd'hui. L'entretien, même si les
pièces sont signées Renault, coûte assez cher et peut devenir prohibitif si vous
ne mettez pas la main à la pâte le plus souvent. Ainsi, la réfection de la carrosserie
en polyester et en aluminium est très coûteuse et seuls quelques spécialistes
reconnus et confirmés sont à même de garantir un travail de qualité. A surveiller
: le bon refroidissement du moteur et le joint de culasse, surtout sur les premières
Turbo. Le gros turbo n'aime pas les démarrages/arrêts trop répétés. Il n'est pas
rare non plus de voir des durites rendrent l'âme en raison d'une chaleur intense
dans le compartiment moteur. L'accessibilité mécanique est à ce propos très médiocre.
Les jantes alu se piquent facilement (mauvais vernis) et sont difficiles à réparer
comme à entretenir. Attention également aux modèles qui ont beaucoup courrus,
le chassis et le moteur sont souvent très fatigués.
::
CONCLUSION
A part nos quelques mises en garde, laissez parler
votre coeur et trouvez un exemplaire sain, pour environ 20 000 Euros le "dépaysement
automobile" est garanti et c'est un bon placement...
PRODUCTION
Renault 5 Turbo 1 :
1980 : 804
1981 : 571
1982 : 445 dont version "Cévennes"
(200ch)
Renault 5 Turbo 2 :
1983 : 1 345 dont versions
"Tour de Corse" (300 ch
à 7 000 tr/mn, 33,5 mkg)
1984 : 1 497
1985 : 182 dont "Maxi Turbo" (1586cm3, 350 ch
à 6 500 tr/min, 43 mkg)
1986 : 143
PALMARES
SPORTIF DE LA R5 TURBO
1980: Ragnotti; champion de France des rallyes
1981: Ragnotti; victoire au Monte Carlo, Saby; champion de France des rallyes
1982: Ragnotti; victoire au tour de Corse, Thérier; champion de France
des rallyes
1983: 70 victoires en saison, 2 titres nationaux (Espagne et Grèce)
1984: Ragnotti; champion de France des rallyes
1985: Ragnotti; victoire au
tour de Corse
1987: Victoires à Monaco, Ledenon, Pau |