|
L'ADIEU
DU ROYAUME
En Novembre 1989, la fierté
des britanniques, pas seulement passionnés d'automobile,
prend un sacré coup dur. La Ford Motor Company se porte acquéreur
de l'ensemble des actions de Jaguar. Symbole d'une époque
désormais révolue, le spectaculaire concept car baptisé
XJ220 présenté en 1988 à Birmingham va finalement
être produit en 1991. Cette véritable oeuvre d'art
restant la dernière Jaguar entièrement conçue
par les anglais, elle suscite toujours une grande nostalgie...
Texte:
Sébastien DUPUIS - Photos: D.R.
En Juin 1988, Jaguar est victorieux pour
la 6ème fois de son histoire aux 24 Heures du Mans. La difficulté
de l'épreuve Sarthoise et le prestige des marques y participant
l'ont érigée en mythe automobile et chaque concurrent
capable de triompher sur ces terres y acquiert une aura internationale.
La course mancelle représentant en effet un double enjeu
sportif et économique à grande échelle, seules
des écuries de pointe peuvent s'y engager et espérer
la remporter. Ce fut le cas de la firme de Sir William Lyons, créateur
de Jaguar, qui s'y imposa à cinq reprises dans les années
50. Et puis après, plus rien, jusqu'en 1988. C'est donc cette
année que John Eagan, alors patron de la marque, décide
de produire un véhicule de série dérivé
du prototype d'endurance qui réunirait tout le savoir-faire
de la marque, sa sportivité et son prestige, afin de rejoindre
le club très fermé des fabricants de "supercars",
comme on les appelle alors. Le projet baptisé XJ220 est donc
présenté dès octobre 88 au salon international
de Birmingham. Elle sera potentiellement produite à seulement
220 exemplaires (d'où le nom), si la demande est suffisante.
Mais en 1989, changement de décor. La route de Jaguar rencontre
celle de la Ford Motor Company qui se porte acquéreur de
l'ensemble des actions de la marque. Le destin d'un des derniers
Bastions automobiles anglo-saxons tombe alors entre les mains des
Américains. Shocking ! La fierté des britanniques
en prend un sacré coup et les responsables de Ford en ont
pleinement conscience. Souhaitant profiter du succès et du
retentissement international qu'avait rencontré le prototype
XJ220, les responsables de Jaguar décident donc d'une production
en série limitée à 350 exemplaires mais seulement
275 voitures trouveront acquéreur de 1991 à 1994.
Les clients sont pourtant au début soigneusement triés
sur le volet afin d'éviter les simples spéculateurs
qui font rage sur l'automobile à cette époque. Mais
ce n'est qu'en 1991, à Tokyo, que la version définitive
est révélée au public. Entre temps, la crise
a pointé le bout de son nez et le projet a été
revu, au grand désespoir des quelques rares clients intéressés.
En France, seuls 30 heureux propriétaires vont voir leur
commande honorée dès 1993... contre 3 515 000 FF !
PRESENTATION
Difficile de trouver une ligne plus fluide que celle de la
Jaguar XJ220 dans toute la production automobile mondiale. Loin
de l'agressivité de ses concurrentes italiennes ou allemandes,
la carrosserie de la XJ220 semble avoir été profilée
par le vent ou l'eau, comme une pierre érodée, parfaitement
lisse et toute en rondeurs. Si la réalité est moins
poétique, elle est tout aussi admirable et nous la devons
à Keith Helfet qui en est l'auteur, sous la direction de
Geoff Lawson. Malgré le raccourcissement de l'empattement
entre le prototype et les modèles de série, le designer
Anglais semble avoir profité au maximum du long châssis
de la XJ220 pour étirer la carrosserie comme une peau bien
tendue sur un corps tout en muscles. La Jaguar interpelle inévitablement
notre oeil contemplatif par ses proportions hors norme: 4,93m de
long, 2,22 m en largeur et seulement 1,10m de haut !! Mais cette
démesure conserve une identité très féline,
sportive et élégante, propre à la marque. La
filiation avec la célèbre type E est d'ailleurs assez
perceptible dans la partie avant de la XJ220. Assurément,
elle figure aux premières places du panthéon des oeuvres
automobiles du siècle dernier, par son style sublime. Pour
la partie technique, c'est une petite équipe animée
sous la tutelle de Tom Walkinshaw, alors responsable de Jaguar Sport,
qui fut en charge du développement et de la réalisation
de la XJ220. Née de la compétition, elle recèle
sous sa robe de haute couture, une technologie très avant-gardiste.
En effet, la Xj 220 a pris forme en soufflerie. Elle utilise un
soubassement plat et un spoiler arrière lui permettant d'exploiter
au mieux les flux d'air pour créer un effet de sol, capable
de plaquer la voiture sur la route en diminuant la portance liée
à la vitesse. La caisse est constituée d'une ossature
ultra rigide et légère, réalisée en
nid d'abeille d'aluminium. Ce procédé développé
par Alcan est appelé ASVT pour "Aluminium Structured
Vehicle Technology". Il permet en outre de réaliser
à poids égal, une structure de type monocoque plus
résistante que les éléments mécanosoudés.
L'ensemble se sert également d'un arceau en acier laminé
pour consolider sa rigidité. La carrosserie est principalement
réalisée en aluminium embouti sauf certaines parties
plus complexes qui sont en matériaux composites. Au total,
la XJ220 ne pèse que 1470 Kg, ce qui est remarquable si l'on
tient compte également de son équipement et du confort
qu'elle propose. En effet, l'habitacle de la XJ 220 est à
l'image de toute Jaguar; Tout de cuir recouvert, il offre également
un équipement digne d'une GT de prestige, à l'inverse
de la Ferrari F40 qui joue clairement la carte de la sportivité
pure et dure. L'accès à bord de la Jaguar XJ220 n'est
pas des plus aisés, en raison de sa garde au toit très
faible et de sa hauteur réduite. Cependant, une fois calé
dans les superbes baquets, on peut y apprécier une position
de conduite quasi-parfaite. Le petit volant Nardi tombe naturellement
en main et l'ensemble des commandes reflète une ergonomie
bien étudiée. Face au pilote, le tachymètre
gradué jusqu'à 220 miles/Heure donne le ton. Juste
à côté, le compte-tours vous invite à
venir titiller sa zone rouge qui démarre ici à 7000
rotations par minute.
MOTEUR !
Intéressons-nous justement au coeur de ce félin.
Présentée avec un V12 à quarante-huit soupapes,
la Jaguar XJ220 a finalement été commercialisée
avec un V6 suralimenté, identique à celui qui fut
utilisé dans les courses Sport-Prototypes, mais adapté
pour une utilisation routière. Le choix du V6 bi-turbo a
été dicté par plusieurs facteurs: premièrement
l'encombrement (encore accentué par l'utilisation d'une lubrification
par carter sec) et le poids moindre par rapport au V12; deuxièmement,
la garantie d'obtenir une puissance élevée (542 ch)
et un couple très important (65,7 Mkg) à un régime
raisonnable (4500 tr/mn). Les 24 soupapes d'un diamètre inférieur
de 2 mm à celui des soupapes de compétition sont commandées
par une double courroie crantée; autre différence,
chaque banc de cylindres possède une culasse d'une seule
pièce. Les deux turbocompresseurs Garett T3, avec intercoolers,
soufflent à une pression de 1 bar, le taux de compression
du moteur s'établissant à 8,3:1. Actionné par
un bouton poussoir, le démarreur met en éveil les
6 cylindres de la Jaguar qui émet alors un rugissement digne
des fauves les plus sauvages; et il y a fort à parier qu'il
ne va pas se laisser dompter facilement...
SUR ROUTE
Initialement, le concept car XJ220 présenté à
Birmingham été équipé d'une transmission
intégrale mais elle ne fut pas retenue pour la voiture de
série, car jugée trop lourde et finalement moins sportive
que le choix plus classique de la propulsion. Amortie par des suspensions
à 4 bras triangulés fixées sur le support moteur
et non la transmission, la Jaguar XJ220 préserve un confort
digne de son rang de grande GT. Les bras inférieurs de longueurs
inégales sont également biseautés afin de ne
pas perturber le flux d'air créé dans le tunnel aérodynamique
générant l'effet de sol. Les amortisseurs à
gaz sont issus du catalogue Bilstein, grand spécialiste ayant
fait ses preuves en compétition. Des ressorts hélicoïdaux
et des barres antiroulis avant et arrière complètent
l'ensemble. La direction non assistée est à crémaillère.
Pour la conduite de nuit, les quatre phares de la XJ220, habituellement
dissimulés derrière des caches rétractables
afin de ne pas nuire à la pureté des lignes du capot,
sont extrêmement puissants. D'une conduite assez virile à
cause de son freinage, son embrayage et sa direction non assistés,
la Jaguar XJ220 est un fauve dont les proportions et le potentiel
mécanique d'authentique supercar ne permettent pas un usage
compatible avec la réalité d'un usage quotidien sur
le réseau routier. A l'inverse de cette dureté mécanique
qui trahit une fois de plus des origines venues de la compétition,
la XJ220 propose un confort à bord plutôt surprenant.
La suspension n'est pas extrêmement ferme et l'habitacle chaleureux
et bien équipé participe au plaisir de rouler dans
cette belle anglaise. Enfin, il convient de rappeler le potentiel
extraordinaire de la XJ220. Ses performances ahurissantes, en ont
fait à l'époque, la voiture de route la plus rapide
de l'Histoire. Martin Brundle, le pilote de F1, ayant pu à
son volant s'octroyer un record de 341,6 Km/h à Nardo avec
une voiture "client" et 349,3 Km/H avec un véhicule
dépourvu de catalyseur ! L'étude aérodynamique
très poussée ayant donné naissance aux lignes
très fluides de la XJ220 n'avait donc plus rien à
prouver. Pour essayer de retraduire les accélérations
dont est capable cette voiture, imaginez simplement un fauve prêt
à bondir sur sa proie, en un éclair, passant de 0
à 100 Km/H en 4 secondes et ayant parcouru 1 Km après
21" seulement !
:: CONCLUSION
A l'heure où Jaguar vend son âme au diable en ayant
recours aux motorisations Diesel, on ne peut que regretter l'époque
où une automobile de la trempe de la Jaguar XJ220 avait pu
voir le jour grâce à la passion d'une petite équipe
d'ingénieurs oeuvrant pour la fierté et le prestige
de leur marque nationale. Aujourd'hui, de tels rêves semblent
improbables et impossibles à réaliser car
la destinée de la firme de Sir William Lyons tient aux choix
des stratèges du Marketing Ford. Malgré la présentation
d'alléchants concept-cars depuis quelques années,
la XJ220 qui restera le dernier chef d'oeuvre "maison"
de la marque, aura-t-elle un jour une descendance aussi somptueuse
issue du mariage avec Ford ? Dans le coeur des anglais, rien n'est
moins sûr...
|